Économie et développement

Tchad : Quand les pluies diluviennes dévastent les récoltes La sécurité alimentaire et humanitaire face aux inondations récurrentes et aux dérèglements climatiques (2024–2026)

Résumé exécutif

Depuis la saison des pluies de 2024, la République du Tchad se trouve à la croisée de deux crises interdépendantes : des inondations d’une ampleur inédite affectant l’ensemble du territoire national et une dégradation accélérée des indicateurs de sécurité alimentaire qui a porté l’insécurité alimentaire aiguë à des niveaux historiques. Selon les rapports des Nations Unies, les crues de 2024 ont touché près de deux millions d’individus dans l’ensemble des 23 provinces, causant 576 décès et submergeant plus de 432 000 hectares de terres agricoles. L’année 2025 a prolongé ce choc avec plus de 407 000 sinistrés supplémentaires et l’inondation d’environ 91 000 hectares de cultures vivrières, réduisant la production céréalière à 2,67 millions de tonnes et creusant un déficit céréalier dépassant 614 000 tonnes.

Plus de 3,3 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë (Phase 3 et plus du Cadre Harmonisé / IPC). Le Cadre Harmonisé prévoyait un pic des besoins entre juin et août 2026 atteignant 2,98 millions d’individus, dont 264 000 en situation d’urgence (Phase 4). Parallèlement, le Tchad accueille une des populations de réfugiés les plus importantes du continent (1,5 million de réfugiés, dont plus de 940 000 issus du conflit soudanais), accentuant la pression sur les services de base et les marchés locaux à l’est, alors que le plan de réponse pour la sécurité alimentaire et la nutrition n’était financé qu’à hauteur de 11,5 %.

Synthèse stratégique : En l’absence d’escalade militaire régionale, le nombre de personnes en insécurité alimentaire aiguë dépassera le seuil des 3 millions au dernier trimestre 2026, avec une hausse critique de la malnutrition aiguë infantile. Il est impératif d’opérer une transition stratégique d’une logique de secours d’urgence vers des dispositifs d’action anticipatoire et de résilience climatique avant que le coût humain ne devienne existentiel.

Introduction

Au Tchad, les inondations ne relèvent plus de simples incidents météorologiques saisonniers ; après trois années consécutives de chocs hydrologiques, elles constituent désormais un facteur déterminant de la sécurité alimentaire et de la cohésion sociale dans un espace pivot reliant le Sahel à l’Afrique centrale. Cette note propose une lecture critique des bilans établis par les institutions internationales (OCHA, Aperçu humanitaire mondial 2026, FAO, PAM, FEWS NET, IPC, FICR, et Banque mondiale) afin d’évaluer la vulnérabilité structurelle du pays et de tracer les perspectives d’évolution pour 2026–2027.

I. Contexte général : Une stabilité sous tension face aux crises régionales

Carrefour géopolitique stratégique au cœur du Sahel et de l’Afrique centrale, le Tchad a historiquement constitué un pôle de stabilité relative dans un environnement troublé. Cette position implique toutefois des contraintes majeures : le pays accueille près de 1,5 million de réfugiés, dont plus de 940 600 arrivés du Soudan depuis avril 2023, en plus de près de 344 000 retournés tchadiens. La FAO souligne la surcharge exercée par ces flux sur les marchés céréaliers et les moyens de subsistance, particulièrement dans les provinces orientales (Ouaddaï, Wadi Fira, Sila et Ennedi Est).

Dans le même temps, la province du Lac demeure vulnérable, marquée par l’insécurité liée aux groupes armés non étatiques (près de 226 000 déplacés internes en mai 2025) et par la dégradation continue des écosystèmes. Dans ce tableau d’épreuves superposées, les inondations n’agissent pas de manière isolée, mais catalysent et aggravent l’ensemble des fragilités socio-économiques préexistantes.

II. Les inondations : D’une catastrophe exceptionnelle à une récurrence climatique

1. L’installation d’une nouvelle réalité

Les inondations de 2022 ont marqué un palier critique : 19 provinces sur 23 touchées, 1,4 million de sinistrés, 465 030 hectares détruits, 80 000 habitations écroulées et 20 000 têtes de bétail perdues. L’épisode de 2024 a toutefois dépassé ces records : le réseau fluvial Chari-Logone a atteint des cotes historiques, provoquant l’inondation quasi intégrale des provinces. Au 1er octobre 2024, le bilan s’établissait à 1,95 million de personnes sinistrées, 576 décès, 432 203 hectares de cultures anéantis, 72 170 animaux d’élevage perdus et 217 779 logements détruits, déplaçant 342 471 ménages.

En 2025, les crues ont frappé 407 759 personnes dans seize provinces, détruisant plus de 91 000 hectares cultivables, particulièrement dans les bassins de production agricole du sud-ouest (Lac, Mandoul, Moyen-Chari, Tandjilé, Mayo-Kebbi Est, Batha). Cette récurrence (2022–2024–2025) démontre que les précipitations extrêmes ne constituent plus des aléas exceptionnels. Face aux prévisions annonçant des perturbations océano-atmosphériques durables jusqu’en 2027 (cycles La Niña / El Niño), le PAM a activé ses dispositifs d’action anticipatoire dès le mois de mai 2026.

Tableau 1 : Bilan comparatif des inondations majeures au Tchad (2022–2025)

SaisonPopulations affectéesTerres agricoles endommagéesLogements détruitsBétail perdu

 

2022≈ 1,4 million (19 provinces)465 030 ha80 000 logements20 000 têtes
2024≈ 1,95 million (toutes provinces)432 238 ha anéantis217 779 logements72 170 têtes
2025407 759 de plus (16 provinces)> 91 000 ha submergés

2. Chaînes d’impact : Du choc pluviométrique à la faim

  • Destruction directe du capital agricole : Pertes sèches de récoltes et décimation des cheptels.
  • Érosion des moyens d’existence : Ventes de détresse des actifs productifs par les ménages sinistrés.
  • Rupture des flux logistiques : Voies d’accès coupées et ponts effondrés renchérissant le transport et isolant les marchés.
  • Dégradation sanitaire : Résurgence d’épidémies hydriques, avec 2 928 cas de choléra et 164 décès enregistrés à l’est au 10 novembre 2025.
  • Infrastructures scolaires saturées : Établissements reconvertis en hébergements d’urgence.

III. Sécurité alimentaire et nutrition : Des indicateurs alarmants

1. Dégradation continue des soldes vivriers

Selon le SMIAR/FAO, environ 1,93 million de personnes se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë entre octobre et décembre 2025 (dont 96 000 en phase d’Urgence, Phase 4). Les projections indiquaient une hausse à 2,98 millions durant la période de soudure (juin–août 2026), dont 264 000 personnes en Phase 4. Le PAM évalue à 3,2 millions le nombre d’individus vulnérables (~15 % de la population), tandis que FEWS NET projetait entre 2,5 et 2,99 millions de demandeurs d’assistance alimentaire d’urgence de juillet à septembre 2026.

Ces données convergent vers un constat partagé : le déficit céréalier structurel supérieur à 614 000 tonnes alimente la flambée des cours vivriers. Dans des zones sahéliennes fortement dépendantes des approvisionnements extérieurs (Kanem, Bahr el Gazel), les prix des céréales conditionnent directement l’accès à l’alimentation de base.

Tableau 2 : Indicateurs de sécurité alimentaire et nutritionnelle (2025–2026)

IndicateurValeur / ÉchellePériodeSource / Dispositif

 

Insécurité alimentaire aiguë (Phase 3+ CH)≈ 1,93 million (96 000 en Phase 4)Oct – Déc 2025SMIAR / FAO – Cadre Harmonisé
Projection période de soudure (Phase 3+ CH)≈ 2,98 millions (264 000 en Phase 4)Juin – Août 2026SMIAR / FAO – Cadre Harmonisé
Insécurité alimentaire aiguë≈ 3,2 millions (15 % de la population)Juin – Août 2026PAM
Besoins d’assistance alimentaire2,5 – 2,99 millions (Pic : Juil–Sep 2026)2026FEWS NET
Bilan céréalier et déficitRécolte : 2,67M t / Déficit : 614 000 tCampagne 2025Aperçu humanitaire mondial 2026
Enfants exposés à la malnutrition aiguë≈ 2 millions (âgés de 6 à 59 mois)Oct 2025 – Sep 2026Analyse IPC Malnutrition Aiguë

2. Crise nutritionnelle chez les jeunes enfants

L’analyse IPC de janvier 2026 indique que près de 2 millions d’enfants de moins de cinq ans sont menacés par la malnutrition aiguë d’octobre 2025 à septembre 2026, sous l’effet combiné des inondations et des défaillances d’assainissement. En 2025, 240 000 enfants ciblés ont été privés de prise en charge nutritionnelle en raison du sous-financement des programmes d’aide.

IV. Enjeux humanitaires : Déplacements, santé et contraintes d’accès

Les inondations constituent un facteur majeur de déplacement : 342 471 ménages ont perdu leur habitat en 2024, laissant 56 000 foyers vulnérables sans solution d’hébergement d’urgence au début de l’année 2026.

Sur le plan sanitaire, le paludisme demeure une cause majeure de morbidité, totalisant 493 249 cas et 472 décès pour la seule 24e semaine épidémiologique de 2025 (juin), auquel s’ajoute une recrudescence de la rougeole (passant de 41 cas en mai à 248 en juin). Par ailleurs, 116 incidents d’accès humanitaire ont été documentés au cours du premier semestre (71 entraves aux mouvements, 13 agressions directes, 39 annulations de vols UNHAS), pénalisant l’assistance auprès de 400 000 personnes vulnérables dans les bandes frontalières du Lac, d’Adré, de l’Ouaddaï, de Sila et de Wadi Fira.

V. Réponse internationale : Entre annonces politiques et déficit budgétaire

La réponse humanitaire, coordonnée par OCHA via les clusters sectoriels, réunit le PAM, le HCR, l’UNICEF, l’OMS, la FAO et les ONG partenaires, appuyés par la Croix-Rouge du Tchad. Si la mobilisation initiale des vivres et des kits WASH a permis de parer au plus pressé, les financements restent insuffisants.

L’appel d’urgence de 64 millions de dollars consécutif aux inondations de 2024 n’a été initialement couvert qu’à 10 %. En 2025, le cluster Sécurité alimentaire n’a reçu que 11,5 % de son budget requis, tandis que le Plan de réponse humanitaire 2026 requiert 986 millions de dollars. Ce déficit se traduit sur le terrain par 240 000 enfants sans traitement nutritionnel, 56 000 familles sans abri et 45 projets d’accès à l’eau et à la santé suspendus.

Observation analytique : Si les mécanismes d’alerte précoce et d’action anticipatoire démontrent leur pertinence technique, ils restent dépendants de cycles de financement discontinus. Les agences étatiques, telles que l’Office National de Sécurité Alimentaire (ONASA), possèdent l’expertise opérationnelle mais manquent d’allocations budgétaires pérennes pour intervenir au-delà de l’aide ponctuelle.

VI. Scénarios prospectifs (2026–2027)

  • Scénario 1 (Le plus probable) – Aggravation contenue : L’insécurité alimentaire aiguë franchit le seuil des 3 millions de personnes fin 2026 en raison du déficit céréalier et du coût élevé du transport. La vulnérabilité reste concentrée dans les zones d’accueil à l’est et les plaines inondables du sud. Les interventions d’urgence évitent un basculement généralisé vers la famine sans pour autant résorber la malnutrition chronique.
  • Scénario 2 (Pessimiste) – Crise systémique cumulée : La conjonction d’une pluviométrie record en 2027 et de tensions sécuritaires régionales reproduit l’ampleur des crues de 2024. Les besoins humanitaires dépassent alors 3,5 millions de personnes, les épidémies s’étendent et les régions sahéliennes (Kanem, Bahr el Gazel) basculent en phase d’Urgence (Phase 4).
  • Scénario 3 (Optimiste) – Transition vers la résilience : La libération de fonds prévisibles en amont de la saison des pluies permet de généraliser les transferts monétaires précoces, de diffuser des semences adaptées et de sécuriser les stocks régionaux, réduisant durablement la vulnérabilité sur deux cycles culturaux.

Tableau de bord de veille précoce : Débits du système Chari-Logone (juin–septembre) ; couverture financière du plan humanitaire 2026 ; foyers épidémiques de choléra à l’est ; cours du mil et du sorgho à N’Djamena ; et flux de passages au poste-frontière d’Adré.

VII. Recommandations stratégiques

  1. À l’attention des bailleurs de fonds et partenaires internationaux :
    • Combler le déficit financier en abondant le Plan 2026 (986 millions USD) pour intégrer des composantes de résilience structurelle aux côtés des secours vitaux.
    • Investir dans les ouvrages d’aménagement hydro-agricole, l’endiguement et la remise en état des pistes de désenclavement et ouvrages d’art.
    • Déployer à plus grande échelle les transferts monétaires conditionnels et l’approvisionnement en semences résilientes avant le pic pluviométrique, en s’appuyant sur les données de FEWS NET.
  2. À l’attention des autorités tchadiennes :
    • Réorienter l’ONASA vers un rôle d’autorité de régulation et de réserve stratégique, capable de constituer un stock céréalier équivalent au déficit annuel constaté (614 000 tonnes).
    • Mettre en œuvre des plans d’aménagement territoriaux contraignants proscrivant les constructions dans les zones inondables et le long des axes fluviaux vulnérables du sud-ouest.
  3. À l’attention des organisations de la société civile et centres de recherche :
    • Soutenir l’action des acteurs humanitaires nationaux pour maintenir l’accès dans les zones enclavées, grâce à des financements directs plus souples.
    • Développer des plateformes d’analyse intégrées combinant données agro-météorologiques, dynamiques des marchés et indicateurs de déplacements pour éclairer l’action publique.

Conclusion

Les rapports internationaux mettent en lumière l’émergence d’une crise alimentaire d’origine climatique au cœur de l’Afrique centrale : un pays exposé aux chocs environnementaux extrêmes qui assure simultanément un rôle stabilisateur indispensable pour la sous-région. La frontière entre gestion de crise et résilience dépend des arbitrages financiers et politiques adoptés dès aujourd’hui : chaque aménagement hydro-agricole préservé, chaque réserve prépositionnée et chaque transfert monétaire anticipé représentent une alternative bien plus soutenable que le coût humain d’une réponse d’urgence tardive.

Dr. Muhammad bin Muhammad Adam

Chairman of the Board of Directors of the African Awareness Center for Strategic and Political Studies

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