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Séisme politique à Dakar : comment la rupture entre « Faye » et « Sonko » menace-t-elle l’exception démocratique sénégalaise ?

Au cœur de l’Afrique de l’Ouest, où les régimes civils tombent comme des feuilles d’automne sous le poids de coups d’État militaires successifs, le Sénégal a incarné pendant de longues décennies une citadelle inexpugnable de la démocratie et un modèle exemplaire d’alternance pacifique au pouvoir. Toutefois, la capitale, Dakar, vibre aujourd’hui au rythme d’un « séisme politique » sans précédent, dont les répliques s’annoncent décisives pour redessiner en profondeur le paysage partisan et constitutionnel du pays. Le 25 juillet 2026, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye est intervenu pour annoncer officiellement la création de son nouveau parti politique, Këray (Les Patriotes Républicains), marquant ainsi un divorce définitif et une rupture irréversible avec son ancien allié et mentor politique, le premier ministre limogé Ousmane Sonko.

Cette évolution dramatique ne constitue pas une simple scission partisane passagère dans les coulisses du pouvoir, mais scelle l’effondrement explicite du modèle d’« exécution dyarchique » ou de la « majorité à deux têtes », la formule même qui avait porté l’alliance des deux hommes au palais présidentiel en mars 2024 sous le célèbre slogan populaire « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye ». Les couloirs du pouvoir et les bureaux de l’État se sont révélés bien trop étroits pour accueillir simultanément la « légitimité de la rue », radicale et populiste, incarnée par Sonko, et la « légitimité institutionnelle », teintée de pragmatisme, imposée par la charge présidentielle qu’exerce Faye.

Dans cette analyse approfondie, nous plongeons au cœur de cette confrontation brutale pour en décrypter les racines économiques et institutionnelles, invoquer les spectres de l’histoire politique sénégalaise et anticiper les répercussions de cette crise sur l’avenir démocratique d’un pays à l’aube d’une mutation économique et géopolitique majeure.

Les racines profondes de la rupture : la malédiction de la dette et le mirage révolutionnaire

Pour appréhender la nature de cette fracture, il convient de revenir aux origines du compagnonnage de lutte qui unissait les deux anciens inspecteurs des impôts, Faye et Sonko. Ensemble, ils ont fondé le parti PASTEF en 2014, canalisant la colère de la jeunesse urbaine face à la corruption et au chômage pour en faire un ras-de-marée électoral ayant balayé le régime de l’ancien président Macky Sall. Lorsque Sonko s’est trouvé skippé de la course présidentielle en raison de condamnations judiciaires politisées, Faye a représenté le « plan B » qui a remporté l’élection dès le premier tour avec une majorité écrasante de 54,28 %.

Cependant, l’euphorie de la victoire révolutionnaire s’est rapidement heurtée à une réalité financière catastrophique. Dès sa prise de fonction, la nouvelle administration a découvert une dette souveraine cachée, léguée par le régime sortant, d’un montant d’environ 13 milliards de dollars, faisant grimper le ratio de la dette publique au niveau critique de 132 % du PIB. C’est ici qu’est apparue la première lézarde au sein de l’alliance : le président Faye a opté pour la voie de la « raison d’État » et du pragmatisme, s’engageant dans de difficiles négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) afin de sauver l’économie et d’éviter un défaut de paiement sur les obligations internationales arrivant à échéance. Ce processus exigeait des conditions rigoureuses, telles qu’une hausse de 40 % des recettes fiscales, la suppression des subventions et la révision de contrats d’emprunt opaques comme les transactions de Total Return Swap (TRS) conclues avec de grandes institutions financières.

À l’opposé, Sonko s’est insurgé en restant fidèle à sa rhétorique populiste et souverainiste, qualifiant la soumission aux diktats du FMI ou l’adhésion aux programmes de restructuration d’« humiliation » et de renoncement à la souveraineté africaine. Il a réclamé des alternatives radicales, exigeant notamment l’allocation de deux milliards de dollars pour soutenir les prix des carburants et l’amplification des pressions sur les compagnies minières et énergétiques étrangères. Il a ainsi agité la menace d’annuler 71 licences minières et a gelé les comptes de grandes entreprises, comme les Industries chimiques du Sénégal (ICS), pour réclamer d’importants arriérés fiscaux, tout en ciblant de géants pétroliers et gaziers tels que Woodside et BP. Cette divergence profonde a paralysé les plans de développement et entraîné une double dégradation consécutive de la notation souveraine du Sénégal en moins d’un an, laissant le pays confronté à des échéances financières d’environ 10 milliards de dollars.

Këray : le bouclier du président et la guerre des alliances

Face à la surenchère de Sonko — qui avait profité d’un déplacement officiel de Faye à Washington pour se plaindre publiquement de son marginalisation, avant de déclarer lors d’un rassemblement « Diomaye n’est pas Sonko », revenant ainsi sur le mot d’ordre de la campagne —, le président Faye a compris que la préservation de son pouvoir et la mise en œuvre de son programme exigeaient une autonomie totale vis-à-vis de l’appareil du PASTEF contrôlé par son premier ministre. La riposte est tombée le 22 mai 2026 : Faye a signé un décret retentissant démettant Sonko de ses fonctions et nommant le technocrate Amadou Al Amin Lo à la tête d’un gouvernement strictement purgé de toute représentation des ministres du parti historique.

Ce processus a culminé le 25 juillet 2026 lorsque Faye a annoncé depuis Dakar la fondation de sa nouvelle formation politique, Këray (Les Patriotes Républicains), un terme signifiant « le bouclier » en langue wolof. Arborant la devise « La Patrie d’abord » et une ombrelle surplombant la carte du Sénégal pour identité visuelle, le parti a envoyé le message implicite que l’ère de l’allégeance aux individus était révolue et que l’État constituait l’unique voûte protectrice. Dans son discours fondateur, Faye s’est exprimé en homme d’État et d’institutions, affirmant avec fermeté que ce qui garantit la stabilité de la nation, dans le calme comme dans la tempête, ne réside pas dans les slogans révolutionnaires ou la ferveur des foules, mais exclusivement dans la force des « institutions ».

Cette entreprise de structuration ne s’est pas faite du jour au lendemain ; elle a été orchestrée avec méthode par l’ancienne première ministre Aminata Touré, aboutissant à la fusion de 437 entités, partis et mouvements politiques. La stratégie de Faye et de sa jeune formation repose sur le ralliement de cadres dissidents du PASTEF et de plus de 400 maires issus de l’Alliance pour la République (APR) de l’ancien président Macky Sall. L’objectif affiché est d’asseoir leur emprise sur 80 % des municipalités lors des élections locales prévues en 2027, traçant ainsi la voie vers l’élection présidentielle de 2029.

La presse sénégalaise a réagi de manière très contrastée à cet événement. Si Sud Quotidien a vu dans cette démarche une défense légitime des institutions de la République et de son éthique, Le Quotidien a mis en avant la capacité de Faye à pénétrer les bases électorales de ses adversaires comme de ses alliés. De son côté, Walfadjri a adressé une critique virulente sous le titre « Priorités différées », estimant que les querelles d’égos au sommet du pouvoir constituent une distraction délibérée qui occulte les souffrances quotidiennes de la population, confrontée à la cherté de la vie et au chômage.

Le choc des institutions : de l’Hémicycle aux menaces d’« option nucléaire »

Loin de capituler face au coup de semonce présidentiel, Ousmane Sonko a déporté le combat sur un terrain où il conserve une influence prépondérante. Profitant de la majorité parlementaire écrasante détenue par son parti (qui avait remporté 130 sièges sur 165 lors des législatives anticipées du 17 novembre 2024, à la suite de la dissolution de l’Assemblée par Faye), il a accédé à la présidence de l’Assemblée nationale le 26 mai 2026. Cette élection s’est déroulée lors d’une séance houleuse boycottée par l’opposition, qui l’a qualifiée de « coup d’État constitutionnel », contestant le fait que Sonko n’était pas initialement un député élu.

Le Sénégal est ainsi entré dans une phase de « cohabitation tendue » entre deux têtes de l’exécutif et du législatif. Le 27 avril 2026, le président Faye avait tenté de faire voter des réformes constitutionnelles visant à rééquilibrer le pouvoir exécutif et à créer une Cour constitutionnelle de neuf membres dotée de larges prérogatives pour remplacer le Conseil constitutionnel, cherchant par là à restreindre la marge de manœuvre du Parlement. En réplique, l’Assemblée nationale sous la conduite de Sonko a tenté, à la fin du mois de juin 2026, de faire adopter un amendement législatif interdisant au président de la République de diriger un parti politique, dans une tentative évidente de contrecarrer la naissance du parti Këray. Le Conseil constitutionnel est toutefois intervenu fermement le 9 juillet 2026 par sa décision n° 6/C/2026, annulant cette modification pour non-respect des procédures financières et législatives constitutionnelles.

Le risque stratégique réside dans le fait que le président Faye ne peut pas, en vertu de l’article 87 de la Constitution, dissoudre à nouveau l’Assemblée nationale avant l’expiration d’un délai de deux ans à compter des dernières élections, soit jusqu’en novembre 2026. Alors que Sonko brandit régulièrement la menace d’une motion de censure contre le gouvernement d’Amadou Al Amin Lo, les spécialistes du droit constitutionnel estiment qu’en cas de blocage législatif et budgétaire prolongé, Faye pourrait se voir contraint de recourir à l’article 52 de la Constitution. Cette disposition exceptionnelle attribue au chef de l’État les pleins pouvoirs pour gouverner par ordonnances et décrets directs en contournant le Parlement — une « option nucléaire » susceptible de mettre le feu aux poudres dans la rue sénégalaise et d’entraîner le pays dans une spirale d’instabilité dramatique.

Le spectre de 1962 : la réitération de l’histoire ou l’inversion des forces ?

Il est impossible d’analyser le climat politique sénégalais actuel sans raviver le souvenir de la crise majeure de décembre 1962. Lors de cette période fondatrice, le premier président de la République, Léopold Sédar Senghor — incarnant la légitimité institutionnelle, le pragmatisme et l’ouverture financière vers la France — s’était heurté à son compagnon de route et président du Conseil, Mamadou Dia, qui prônait une vision socialiste radicale rompaient brusquement avec Paris et l’économie traditionnelle des confréries. Cette confrontation s’était achevée par l’arrestation de Dia sous l’accusation de tentative de coup d’État, scellant ainsi l’instauration d’un régime présidentiel fort sous l’égide de Senghor.

Aujourd’hui, Bassirou Diomaye Faye s’inscrit dans une posture senghorienne par son pragmatisme et son alliance avec les institutions financières internationales pour redresser le Trésor public. De son côté, Sonko réincarne la figure de Mamadou Dia par sa rhétorique révolutionnaire rejetant la tutelle française et la monnaie du franc CFA. Cependant, une différence historique fondamentale persiste : Sonko dispose d’atouts que Dia n’a jamais possédés, à savoir une majorité parlementaire absolue et une capacité éprouvée à mobiliser les masses via les réseaux sociaux et la jeunesse urbaine, qui voit en lui la figure du salut. Dès lors, toute tentative de dénouer la crise par un « coup de force » présidentiel sur le modèle des années 1960 comporte le risque d’entraîner le pays vers une guerre civile larvée ou une désobéissance civile généralisée.

L’ombre des confréries : le bouclier spirituel face à la tempête

Au Sénégal, le jeu politique reste indissociable du poids considérable des confréries soufies (notamment la Mouridiyya et la Tidjaniyya), dont l’autorité sociale et économique s’est historiquement affirmée comme un régulateur de crise. Le président Faye intègre parfaitement cette donnée : à la veille des célébrations du Grand Magal au cours de l’été 2026, il s’est rendu dans la ville sainte de Touba pour s’engager auprès des dignitaires religieux à injecter 32 milliards de francs CFA dans des projets d’infrastructures et de protection contre les inondations. Cette démarche visait clairement à s’assurer un soutien spirituel et communautaire conservateur en faveur de son nouveau parti et de son gouvernement technocratique.

Quant à Ousmane Sonko, son discours radical a suscité par le passé la méfiance de certaines autorités religieuses, ses opposants lui prêtant des inclinations « salafistes » ou « anti-confrériques ». Malgré ses efforts pour corriger cette image en structurant des mouvements de jeunes au sein des milieux confessionnels, tels que le Mouvement des Patriotes issus des Écoles Coraniques (MODDAP), l’affrontement ouvert avec l’institution présidentielle pourrait inciter l’establishment religieux traditionnel, par nature attaché à la stabilité, à se ranger derrière la légitimité du président Faye afin de préserver la paix sociale.

Une économie sur le fil du rasoir et les incertitudes du plan « Sénégal 2050 »

Cette crise politique survient à un moment charnière pour l’économie sénégalaise. Le gouvernement vient de lancer la stratégie nationale « Sénégal 2050 », visant à opérer une transformation structurelle majeure pour accroître le revenu par habitant de 50 % en cinq ans, former 700 000 jeunes en vue de leur insertion professionnelle et réduire la dépendance à l’endettement extérieur.

Cette ambition coïncide avec l’entrée effective du Sénégal dans le cercle des pays producteurs d’hydrocarbures. En juin 2024, l’exploitation du gisement pétrolier de Sangomar a débuté, atteignant environ 17 millions de de barils lors de sa première année, avec l’objectif de monter à 100 000 barils par jour. En parallèle, le projet gazier offshore Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement avec la Mauritanie, a amorcé sa première phase avec une capacité de production initiale destinée à l’exportation vers l’Europe de 2,5 millions de tonnes de GNL par an.

Toutefois, l’absence de consensus législatif et la paralysie institutionnelle risquent de compromettre les réformes financières et fiscales exigées par les bailleurs de fonds. Sans la validation par l’Assemblée nationale (contrôlée par Sonko) des mesures d’austérité et des plans de restructuration, le Sénégal s’expose à un risque réel de défaut de paiement sur ses échéances d’Eurobonds du deuxième semestre 2026, ce qui entraînerait une détérioration de la confiance des investisseurs, une fuite des capitaux et la dégradation de la manne pétrolière en crise économique.

Les ondes de choc régionales : une présidence de la CEDEAO sous tension

Les répercussions de ce séisme dépassent le cadre strict des frontières sénégalaises pour impacter un contexte régional déjà instable. Le Sénégal a récemment été désigné pour assurer la présidence de la Commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) pour la période 2026-2030, représenté par le général Birame Diop, tandis que le président Faye a pris la tête de la Conférence des chefs d’État.

Le président Faye était pressenti, grâce à son pragmatisme et à son discours équilibré, pour jouer les médiateurs afin de préserver l’organisation et d’établir un dialogue avec les régimes militaires ayant annoncé leur retrait (Mali, Burkina Faso, Niger — réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, AES). Cependant, l’ampleur de la crise interne tend à affaiblir cette diplomatie. Tandis que Faye incarne la ligne institutionnelle et modérée de la CEDEAO, le discours souverainiste et contestataire de Sonko trouve une résonance directe avec l’idéologie des régimes de la région du Sahel. Cette fracture interne soulève une interrogation centrale pour les partenaires régionaux : comment Dakar peut-il promouvoir la stabilité et la médiation chez ses voisins alors que ses propres institutions exécutives et législatives traversent une crise de gouvernance majeure ?

Conclusion

La décision du président Bassirou Diomaye Faye de fonder le parti Këray traduit un choix stratégique en faveur de la continuité de l’État, de ses institutions et de ses impératifs économiques urgents, face à la poussée populaire et à la ligne radicale qui l’ont porté à la présidence. Cependant, ce choix soumet le modèle démocratique sénégalais à une épreuve décisive. Entre un président retranché au sein du palais exécutif aux côtés d’un gouvernement de technocrates, et un chef de parti influent dominant le Parlement et conservant une forte écoute populaire, les aspirations du peuple sénégalais au développement et la stabilité de la sous-région ouest-africaine demeurent suspendues à l’issue d’une confrontation politique complexe, dont le dénouement conditionnera l’équilibre constitutionnel et social du pays.

Khaled Ahmed Goudja

A student in the Department of Economics at Yıldız Technical University, Turkey, with a particular interest in economic and political issues in the African Sahel region.

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