L’Éthiopie au bord de la partition La crise du fédéralisme politique, la concurrence négative entre les nationalités, et les ingérences régionales et internationales

Pour comprendre le conflit en Éthiopie — représenté par la guerre qu’a connue et que connaît encore la région du Tigré dans le nord du pays, où les mouvements militaires demeurent actifs —, il ne suffit pas de le considérer comme un simple affrontement militaire entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Ses racines sont en effet beaucoup plus profondes et sont liées à la nature de la composition géographique et nationale de l’État éthiopien, à l’histoire de la distribution du pouvoir entre les nationalités et les ethnies, à la compétition pour les ressources et les territoires, ainsi qu’aux intérêts régionaux et internationaux qui se croisent en Éthiopie et autour d’elle.
J’aborderai ce sujet à travers trois piliers interdépendants : la crise du fédéralisme politique en raison de la lutte pour le pouvoir, la concurrence négative entre les nationalités et les centres d’influence, et les ingérences régionales et internationales qui ont contribué à complexifier la crise, à l’internationaliser et à en élargir la portée.
Premier pilier : La crise du fédéralisme politique en Éthiopie
Les racines des guerres récentes plongent dans une profonde crise politique née de la lutte pour le pouvoir entre le Front de libération du peuple du Tigré et le gouvernement fédéral éthiopien dirigé par Abiy Ahmed après son arrivée au pouvoir en 2018. Depuis 1991, le TPLF était la force dominante au sein de la coalition au pouvoir en Éthiopie et exerçait une vaste influence dans les institutions de l’État, l’armée et les appareils de sécurité, bien que le peuple tigréen représente une minorité de la population totale. Cette influence s’est maintenue jusqu’à l’éclatement des manifestations qui ont affaibli l’ancien régime et ouvert la voie à l’accession d’Abiy Ahmed au pouvoir.
Avec l’ascension d’Abiy Ahmed, une nouvelle phase de réorganisation des institutions étatiques et des alliances politiques a débuté dans l’ensemble de l’Éthiopie. Ces transformations ont entraîné le recul de l’influence du TPLF au niveau fédéral, exacerbant ainsi le différend entre les deux parties concernant l’avenir du système politique, la nature du fédéralisme éthiopien et la répartition des compétences entre le gouvernement central et les régions.
Le conflit entre le camp d’Abiy Ahmed et le Front a atteint son paroxysme en 2020, lorsque les autorités du Tigré ont organisé des élections régionales en septembre de la même année, en dépit de la décision du gouvernement fédéral de reporter les élections générales en raison de la pandémie de COVID-19. Le gouvernement a refusé de reconnaître la légitimité de ces scrutins, tandis que les dirigeants du Tigré ont rejeté les décrets du gouvernement fédéral, les considérant comme une usurpation des prérogatives de la région.
Le 4 novembre 2020, la guerre ouverte a éclaté à la suite de l’annonce par Abiy Ahmed du lancement d’une opération militaire contre les forces tigréennes, après avoir accusé le Front d’avoir attaqué des bases de l’armée fédérale. Dès lors, la crise politique s’est muée en un vaste conflit d’une durée d’environ deux ans, avant la signature de l’accord de paix de Pretoria en novembre 2022, aux termes duquel les deux parties ont convenu d’une cessation permanente des hostilités.
Cependant, l’accord de paix n’a pas résolu les différends fondamentaux entre le Front et l’État, ni établi un règlement politique stable. Des questions telles que le désarmement, l’avenir de l’administration régionale, le retour des personnes déplacées et les litiges fonciers sont en effet demeurées litigieuses. En raison de multiples escarmouches et de violations répétées, les combats ont repris en 2026, confirmant que la crise n’était pas un simple affrontement militaire transitoire, mais bien une lutte concernant la nature de la République démocratique fédérale d’Éthiopie, qui s’est étendue à la question de l’unité territoriale éthiopienne et aux appels sécessionnistes.
Deuxième pilier : La concurrence négative entre les nationalités pour les centres d’influence en Éthiopie
Il est impossible de saisir la réalité de la guerre du Tigré en faisant abstraction de la nature du système fédéral éthiopien, fondé sur des régions à identité nationale et ethnique, et de la concurrence induite pour le pouvoir, la terre, les ressources et la représentation politique. L’Éthiopie n’est point un État homogène sur le plan ethnique ou linguistique ; elle regroupe au contraire de grandes nationalités — au premier rang desquelles les Oromos, les Amharas et les Tigréens —, aux côtés d’autres peuples et nationalités, faisant de la répartition du pouvoir l’une des questions les plus sensibles du pays.
La nature de ce conflit, dans sa dimension nationale, peut être appréhendée à travers les aspects suivants :
1. La concurrence négative entre les nationalités tigréenne et amharique :
Le litige sur les terres agricoles, en particulier dans l’ouest du Tigré, constitue l’une des facettes les plus saillantes du conflit entre les forces associées au Tigré et les forces nationalistes amhariques alliées au pouvoir soutenu par Abiy Ahmed entre 2020 et 2022. Des forces amharas ont revendiqué des territoires que les autorités du Tigré auraient rattachés à leur région lors de la réorganisation fédérale des années 1990, tandis que les autorités tigréennes les considèrent comme faisant partie intégrante de leur territoire.
Durant la guerre, les forces amharas et leurs alliés, appuyées par le pouvoir fédéral, ont pris le contrôle de zones disputées, et le retour des déplacés ainsi que le règlement du statut de ces terres sont devenus l’un des dossiers les plus épineux de l’après-accord de paix.
L’alliance entre Abiy Ahmed et les forces amharas n’a toutefois pas duré. Des affrontements ont en effet éclaté en 2023 entre le gouvernement et les milices Fano — une composante majeure des forces amharas —, à la suite des efforts déployés par le gouvernement pour dissoudre les forces spéciales régionales et abolir leur autonomie militaire, conjugués à des différends territoriaux et sécuritaires. En septembre 2026, le mouvement Fano a conclu une alliance militaire incluant le Front de libération du peuple du Tigré et d’autres groupes d’opposition, affichant pour objectif de renverser le gouvernement d’Abiy Ahmed et de mettre en place une administration de transition.
2. Le conflit entre le gouvernement fédéral et les autres forces nationalistes éthiopiennes :
L’opposition au gouvernement ne s’est pas limitée au Front du Tigré. Le gouvernement d’Abiy Ahmed a également fait face à des troubles et à des rébellions dans d’autres régions, notamment en Oromia, où des groupes armés d’opposition ont gagné en activité, de même qu’à des tensions dans les zones amharas et ailleurs. Cela signifie que la crise du Tigré s’inscrit dans le cadre d’une crise plus vaste liée à l’avenir du fédéralisme éthiopien, aux limites du pouvoir central et à la capacité du gouvernement à gérer le pluralisme national sans recourir à la force.
De surcroît, le ralliement de groupes d’opposition éthiopiens à des coalitions anti-gouvernementales au cours de l’année 2026 a élargi les dimensions de la crise, l’affrontement n’étant plus circonscrit à la seule région du Tigré.
La compétition nationaliste a conféré à la guerre une complexité accrue : le contrôle du territoire n’est plus seulement une question administrative fédérale, mais se trouve lié aux craintes des communautés locales quant à leur identité, leurs droits et leur sécurité. Les griefs historiques, les discours nationalistes et ethniques ont été instrumentalisés pour mobiliser les combattants et rassembler des soutiens politiques, tandis que les civils de diverses régions ont subis des massacres, des déplacements forcés, des violences et des exactions.
La rivalité entre les nationalités et les centres d’influence en Éthiopie a ainsi transformé la guerre en un phénomène dépassant le simple différend bilatéral ; elle est devenue une composante d’une crise structurelle du système éthiopien, où la question identitaire s’entremêle avec les litiges fonciers, politiques et de ressources, menaçant la stabilité du fédéralisme. Néanmoins, il serait erroné de qualifier l’ensemble des événements de pur conflit ethnique : les élites politiques et militaires mobilisent parfois les identités nationales et ethniques pour conforter leurs positions dans une lutte qui relève également du pouvoir, des ressources et de l’avenir de l’État.
Troisième pilier : Les ingérences régionales et internationales en Éthiopie
La guerre du Tigré revêt une importance régionale en raison de la position géostratégique de l’Éthiopie dans la Corne de l’Afrique, de ses frontières avec l’Érythrée, le Soudan, la Somalie, Djibouti et le Kenya, ainsi que de ses liens avec les enjeux de la mer Rouge et du Nil, et de la compétition internationale pour les ports et les couloirs maritimes. Il convient toutefois de distinguer l’intervention militaire avérée, le soutien allégué que réfutent les parties concernées, et la rivalité géopolitique susceptible d’influer sur le conflit sans impliquer une participation directe.
Cette dimension peut être analysée à travers les points suivants :
1. L’intervention militaire directe de l’Érythrée en Éthiopie :
L’Érythrée constitue l’acteur régional le plus intimement lié à la guerre sur le plan militaire et entretient des relations directes avec celle-ci. Au cours de son histoire, le Front de libération du peuple du Tigré a traversé des conflits et des relations en dents de scie avec les forces érythréennes, l’antagonisme entre les deux parties devenant par la suite un facteur majeur d’embrasement du conflit.
Après le déclenchement des hostilités en 2020, les troupes érythréennes sont intervenues aux côtés des forces gouvernementales éthiopiennes contre le TPLF. Des rapports d’organisations de défense des droits humains ont documenté la présence de forces érythréennes et leur implication dans des exactions commises contre des civils, et en mars 2021, Abiy Ahmed a lui-même reconnu l’entrée de troupes érythréennes au Tigré.
Cependant, l’accord de Pretoria, comme mentionné supra, n’a pas dissipé toutes les causes d’animosité ni garanti un règlement pérenne des relations entre Asmara et Addis-Abeba. Avec la recrudescence des tensions autour de la quête éthiopienne d’un accès à la mer Rouge et au port d’Assab, et les accusations formulées à l’encontre d’Addis-Abeba concernant son soutien présumé à des groupes opposés au régime érythréen, les relations bilatérales ont renoué avec une phase de haute sensibilité.
En septembre et octobre 2026, le gouvernement éthiopien a accusé l’Érythrée de soutenir le TPLF et d’autres groupes armés, voire d’avoir infiltré des troupes par-delà la frontière, des allégations vigoureusement démenties par l’Érythrée, alimentant ainsi de nouvelles tensions entre les deux pays.
2. L’intervention stratégique de l’Égypte en Éthiopie :
L’Égypte s’inscrit dans un contexte plus large de rivalité stratégique avec l’Éthiopie, axé principalement sur le Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), le partage des eaux du Nil et l’équilibre des pouvoirs dans la Corne de l’Afrique et en mer Rouge. L’Égypte perçoit le barrage comme une menace existentielle pour sa sécurité hydrique, tandis que l’Éthiopie le considère comme un projet souverain et primordial pour son développement. Ce différend a généré des tensions politiques et diplomatiques récurrentes entre les deux nations.
En septembre 2026, des responsables militaires éthiopiens ont accusé l’Égypte et le Soudan de soutenir une coalition de groupes armés cherchant à renverser le gouvernement d’Abiy Ahmed. L’Égypte a toutefois rejeté ces accusations, tandis que le Soudan les a qualifiées de dépourvues de fondement probant. Le différend égypto-éthiopien constitue une toile de fond stratégique majeure de la crise et est susceptible d’accroître la polarisation régionale, sans qu’il faille affirmer catégoriquement que l’Égypte pilote la guerre du Tigré ou arme le Front, en l’absence de preuves indépendantes et probantes.
3. L’intervention logistique du Soudan en Éthiopie :
L’Éthiopie et le Soudan partagent de longues frontières et des zones contestées, au premier rang desquelles la région d’Al-Fashqa, outre l’incidence de la guerre civile soudanaise sur les calculs de sécurité régionale. Le conflit interne éthiopien a coïncidé avec des tensions bilatérales et des accusations mutuelles relatives au soutien apporté au TPLF. En septembre 2026, ainsi qu’il a été rappelé, l’Éthiopie a imputé au régime soudanais un soutien au Front, ce que Khartoum a démenti.
4. L’intervention sécuritaire et du renseignement d’Israël en Éthiopie :
Il n’est guère de conflit armé dans la Corne de l’Afrique, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient où l’on ne décèle l’empreinte d’Israël. L’État hébreu intervient en Éthiopie dans le cadre élargi de son intérêt pour la Corne de l’Afrique et la mer Rouge, en raison de l’importance géostratégique de cette zone pour la sécurité de la navigation, du commerce et des ports, ainsi que de ses articulations avec la rivalité l’opposant à d’autres puissances régionales et internationales.
Aujourd’hui, Israël apporte son soutien à l’Éthiopie, son vieil allié, face au Tigré soutenu par le président érytréen Isaias Afwerki — son ancien allié —, lequel bénéficie également de l’appui de l’Égypte, pays entretenant de bonnes relations avec Israël. Ce tableau apparaît profondément paradoxal : Israël appuie l’Éthiopie contre le Front du Tigré, tout en soutenant simultanément les alliés du Front du Tigré contre l’Éthiopie.
5. L’intervention d’États du Golfe en Éthiopie :
Il est impossible d’isoler l’Éthiopie de la compétition élargie pour le contrôle des ports, des couloirs maritimes et de l’influence politico-sécuritaire dans la Corne de l’Afrique. Les Émirats arabes unis, la Turquie, l’Arabie saoudite et d’autres puissances régionales nourrissent des intérêts convergents ou divergents quant à la sécurité de la mer Rouge, aux relations avec les gouvernements africains, au commerce, à l’investissement et à la coopération sécuritaire. Ces États exercent une influence variable sur le cours des événements en Éthiopie. En cas d’extension du conflit entre l’Éthiopie et le Tigré d’une part, ou entre l’Éthiopie et l’Érythrée d’autre part, les pressions diplomatiques et les ingérences indirectes pourraient s’intensifier, certains pays cherchant à soutenir leurs alliés ou à préserver leurs intérêts stratégiques.
Conclusion
Il ressort de cet article que le conflit éthiopien ne saurait être expliqué par un facteur unique ou un seul pilier, mais qu’il découle de l’interaction de trois piliers fondamentaux :
- Le niveau politique interne : La lutte entre le gouvernement fédéral et le Front du Tigré pour le pouvoir, la légitimité de la gouvernance et l’avenir du système fédéral.
- Le niveau national et régional : La concurrence entre les nationalités et les centres d’influence, ainsi que les litiges territoriaux, de ressources et de représentation politique.
- Le niveau régional et international : L’intervention de l’Érythrée dans le conflit, la montée des tensions avec l’Égypte et le Soudan, et la rivalité élargie autour de la mer Rouge, du Nil, des ports et de l’influence stratégique.
La gravité de la situation réside dans le fait que ces différents niveaux s’auto-alimentent : plus l’apaisement interne piétine, plus s’accroissent les opportunités d’instrumentalisation de la crise dans le cadre des rivalités régionales ; et plus la compétition extérieure s’intensifie, plus l’acheminement vers un règlement interne devient ardu.
Par conséquent, j’estime qu’un terme durable à la guerre exige bien plus qu’une victoire militaire ou qu’un remaniement de l’administration régionale. Il requiert un règlement politique inclusif au sein de l’Éthiopie, le traitement des racines des conflits nationalistes et régionaux, la garantie du retour des personnes déplacées, l’obligation de rendre des comptes pour les violations commises, ainsi que la prévention de toute transformation de la Corne de l’Afrique en une arène d’affrontement ouverte entre puissances régionales et internationales.
Que la prière et la paix d’Allah soient sur Mohammed, ainsi que sur sa famille et ses compagnons.



