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Le Sahel et la guerre de l’Iran : sécurité alimentaire menacée et risques d’expansion du terrorisme

Dans un monde où les crises sont interconnectées à un degré inédit, les guerres ne restent plus confinées à leur périmètre géographique ; elles franchissent leurs frontières pour frapper des acteurs lointains qui n’ont jamais été parties prenantes directes au conflit. Ainsi, lorsque Téhéran vacille sous le poids des tensions régionales, le Sahel africain ne demeure pas à l’abri des répercussions, mais se retrouve au cœur d’une équation complexe où se croisent la politique et l’économie, la sécurité et l’alimentation.

Aujourd’hui, la guerre n’est plus un simple affrontement militaire ; elle s’est transformée en une force tentaculaire qui reconfigure les chaînes d’approvisionnement mondiales, exerce une pression sur les marchés de l’énergie et révèle simultanément la vulnérabilité des économies tributaires de l’extérieur pour assurer leurs besoins fondamentaux. Dans ce contexte, le Sahel africain s’impose comme l’une des régions les plus exposées à ces chocs combinés, où le cumul de la pauvreté et de la faiblesse des structures économiques s’entremêle aux perturbations internationales pour engendrer une réalité précaire dont s’alimente l’instabilité.

Par conséquent, on ne saurait comprendre les retombées des conflits du Moyen-Orient indépendamment de leurs répercussions en Afrique, particulièrement dans la région du Sahel devenue un théâtre ouvert à la redéfinition des influences internationales. Alors que les grandes puissances sont absorbées par leurs propres affrontements, le citoyen africain demeure le maillon le plus faible, supportant le coût de crises dont il n’est pas responsable mais dont il subit de plein fouet les conséquences.

Premier point : La perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales et son impact sur l’alimentation en Afrique

La perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales constitue l’un des défis les plus marquants auxquels le système alimentaire international a été confronté au cours des dernières décennies, en particulier face à la succession des crises géopolitiques. Avec l’escalade des tensions et des conflits, la circulation des produits de première nécessité — au premier rang desquels figurent les céréales, les engrais et l’énergie — se trouve entravée, ce qui se répercute directement sur les pays les plus dépendants des importations. L’Afrique compte parmi les zones les plus vulnérables face à ces dysfonctionnements, car nombre de ses États comptent sur les marchés extérieurs pour couvrir leurs besoins alimentaires, faisant ainsi de toute rupture de la chaîne d’approvisionnement une menace directe pour la sécurité alimentaire et la stabilité sociale.

L’Afrique se trouve au centre des retombées indirectes de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, car sa forte dépendance extérieure en matière d’énergie, d’alimentation et de commerce la rend extrêmement sensible à toute perturbation internationale. Ainsi, les effets du conflit se transmettent rapidement à l’intérieur du continent à travers la hausse des prix, l’érosion du pouvoir d’achat et la précarisation accrue des conditions de vie.

L’escalade militaire s’est accompagnée d’une accentuation des risques sécuritaires en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, deux voies maritimes vitales pour le commerce mondial et pour le ravitaillement alimentaire à destination de l’Afrique. Ces développements ont contraint plusieurs compagnies maritimes internationales à dérouter leurs navires du canal de Suez vers le cap de Bonne-Espérance. Ce détournement rallonge la durée des traversées maritimes entre l’Asie et l’Europe de 10 à 15 jours supplémentaires et accroît sensiblement les coûts de fret et d’assurance. Pour les pays africains dépendants des importations alimentaires, notamment dans l’est du continent et dans la Corne de l’Afrique, cette hausse des frais de transport se traduit directement par une augmentation des prix des denrées de base telles que les céréales, les huiles et les engrais. Ces évolutions revêtent une importance particulière sachant que de nombreuses économies africaines dépendent des importations pour couvrir plus de 40 % de leurs besoins alimentaires. Si les tensions persistent, les goulots d’étranglement logistiques pourraient s’aggraver, menaçant de faire flamber les prix des denrées et d’accroître la fragilité de la sécurité alimentaire dans des pays déjà confrontés à la sécheresse ou à des conflits internes.

Alors qu’une grande partie de l’attention internationale s’est portée sur le pétrole, cette voie maritime névralgique constitue également un itinéraire essentiel pour le transport des engrais, ce qui menace tout à la fois les récoltes et l’alimentation quotidienne. Même avec l’entrée en vigueur de la trêve, seul un faible nombre de navires continue de traverser, selon CNN. D’après l’ONU, les coûts annuels des importations alimentaires de l’Afrique oscillent entre 70 et 100 milliards de dollars. Le continent importe en outre plus de 6 millions de tonnes d’engrais par an. De plus, les dépenses de l’Afrique en produits pétroliers raffinés dépassent 120 milliards de dollars chaque année. Avant même le déclenchement du conflit, le Programme alimentaire mondial (PAM) mettait déjà en garde contre une année « catastrophique », prévoyant que 55 millions de personnes en Afrique de l’Ouest et centrale feraient face à des niveaux de faim atteignant le stade de crise.

Des experts ont souligné que les pays africains, où les agriculteurs dépendent fortement des engrais importés et où une part importante du revenu des ménages est consacrée à la nourriture, sont particulièrement vulnérables aux perturbations des chaînes d’approvisionnement provoquées par la guerre au Moyen-Orient. Le conflit a fortement paralysé le commerce à travers le détroit d’Hormuz, une voie navigable vitale non seulement pour le pétrole et le gaz, mais aussi pour les engrais produits en quantités massives dans la région du Golfe. Les pays africains figurent parmi les plus dépendants des importations d’engrais acheminées par voie maritime depuis le Moyen-Orient. Un rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) indique que 54 % des engrais du Soudan transitent par cette route. En Somalie et au Kenya, ces proportions atteignent respectivement 30 % et 26 %. Près d’un tiers du commerce maritime des engrais, élément fondamental pour l’amélioration des rendements agricoles, emprunte le détroit d’Hormuz.

Une part majeure de la production mondiale d’engrais est concentrée dans le golfe Persique, riche en gaz fossile bon marché — un composant crucial dans la fabrication des engrais azotés comme l’urée — et producteur d’importantes quantités de soufre, sous-produit utilisé dans l’industrie des engrais phosphatés.

Au Soudan, en Somalie et en Éthiopie, « des millions de personnes vivent déjà dans des conditions de sécheresse, de famine, de déplacement et de conflit », a déclaré Milako Yerga, vice-président de l’organisation Mercy Corps pour l’Afrique, à CNN. Il a averti que nous pourrions être à l’aube de la « première crise majeure de l’ère post-aide humanitaire, où les besoins sont immenses alors que la réponse ne vient tout simplement pas ». Le Comité international de secours (IRC) a fait état de perturbations majeures dans la distribution des secours vitaux en raison des retards d’expédition. L’organisation a précisé que des fournitures médicales destinées à soutenir 20 000 personnes au Soudan ravagé par la guerre — « où les besoins ont déjà atteint des niveaux catastrophiques » — demeurent bloquées, tout comme plus de 600 cartons d’aliments thérapeutiques capables de sauver la vie de plus de mille enfants souffrant de malnutrition aiguë en Somalie. Le Soudan et la Somalie, qui dépendent des importations d’engrais passant par le détroit d’Hormuz, font face à des risques accrus de famine sévère si la crise venait à se prolonger, selon le Programme alimentaire mondial.

Au vu de ces éléments, il apparaît clairement que l’impact de la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales ne se limite pas aux aspects économiques, mais s’étend à de profondes dimensions humaines et sécuritaires sur le continent africain. Il devient dès lors urgent d’adopter des stratégies plus flexibles, telles que la diversification des sources d’importation, le renforcement de la production locale et la constitution de réserves alimentaires capables d’absorber les chocs. Sans ces mesures, l’Afrique restera exposée aux répercussions des crises mondiales, ce qui aggravera la pauvreté et menacera la stabilité dans nombre de ses États.

Deuxième point : La hausse des prix de l’énergie et ses répercussions sur la sécurité alimentaire

La hausse des prix de l’énergie constitue l’un des défis majeurs qui pèsent sur les systèmes de sécurité alimentaire à l’échelle mondiale, en particulier dans les pays en développement fortement dépendants des importations de denrées et d’intrants agricoles. L’énergie n’est pas un composant isolé du secteur agricole ; elle est le nerf central des opérations de culture, de transport, de stockage et de transformation alimentaire. Avec l’escalade des crises géopolitiques et les volatilités des marchés du pétrole et du gaz, le coût de la production alimentaire s’accroît, se répercutant directement sur les prix des produits de base et menaçant la capacité des populations les plus vulnérables à subvenir à leurs besoins alimentaires.

Les États africains se préparent à d’éventuels chocs. Le ministre kényan de l’Énergie, Opiyo Wandayi, a déclaré récemment que son pays avait planifié ses calendriers d’importation de produits pétroliers jusqu’à la fin du mois d’avril 2026. Il a ajouté que le ministère continuerait de prendre les dispositions nécessaires pour garantir la continuité des approvisionnements sans interruption. En Tanzanie, la présidente Samia Suluhu Hassan a ordonné au ministère de l’Énergie de renforcer les réserves stratégiques de carburant. L’Éthiopie a mis en place des subventions spécifiques sur les carburants pour amortir le choc économique découlant de la hausse des cours mondiaux du pétrole, tandis que la Zambie a mis en garde les détaillants contre l’accaparement de carburant. Bien que certains pays disposent de mécanismes, comme les subventions, pour atténuer les effets de la hausse des prix du pétrole, ceux-ci pourraient s’avérer insuffisants pour amortir les impacts à long terme. Le continent a connu des chocs similaires en 2022 lorsque l’invasion russe de l’Ukraine a perturbé les chaînes d’approvisionnement. À l’autre extrémité de la chaîne de valeur, une hausse des cours du brut pourrait signifier une augmentation des revenus pour les exportateurs de pétrole tels que le Nigeria, l’Algérie et l’Angola, vers lesquels d’autres nations pourraient se tourner. Sur le plan des exportations africaines, la guerre affecte les expéditions à destination ou en transit par le Moyen-Orient, que ce soit par voie aérienne ou maritime. La semaine dernière, le ministre kényan de l’Agriculture, Motahi Kagwe, a déclaré que le conflit avait perturbé les exportations de viande, de thé et d’autres produits alimentaires vers le Moyen-Orient.

Les réactions des gouvernements africains face à la crise née du conflit ont été variées. La présidente tanzanienne, Samia Suluhu Hassan, a réduit la taille de son cortège et ordonné aux officiels qui l’accompagnent de se déplacer ensemble dans des bus communs afin d’économiser le carburant face à la flambée des prix du pétrole. Madagascar a décrété l’état d’urgence national dans le secteur de l’énergie en raison des perturbations continues de l’approvisionnement. Au Soudan du Sud, où la majeure partie de l’électricité est produite à partir de combustibles fossiles, un rationnement de l’électricité a été instauré dans la capitale en réponse à la pénurie de pétrole. Bien que le Soudan du Sud produise du pétrole destiné à l’exportation, il ne dispose pas de capacités de raffinage suffisantes, ce qui le contraint à importer la quasi-totalité de ses besoins. Au Malawi, les prix de l’essence ont bondi de 34 %, tandis que ceux du carburant d’aviation ont grimpé de 81 %.

Les effets du conflit ont déjà commencé à se manifester sur les marchés régionaux du carburant. En raison de la hausse des prix et des risques de pénurie, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a conseillé aux citoyens de rationaliser leur consommation de carburant et de la réserver aux usages essentiels. Le gouvernement a récemment ordonné à toutes les institutions publiques et entreprises d’État d’accorder des congés annuels aux employés non essentiels afin d’atténuer la crise de pénurie de carburant qui paralyse les transports à travers le pays. L’Éthiopie consomme à elle seule environ 103 689 barils de pétrole par jour, selon les statistiques internationales de l’énergie, soit l’équivalent de 37 à 44 millions de barils par an. Le pays consacre plus de 4,2 milliards de dollars par an aux importations de carburant, provenant principalement des pays du Moyen-Orient. À Addis-Abeba, la situation est décrite par des réservoirs vides et des journées qui s’allongent pour une ville d’ordinaire sans sommeil.

La relation entre les prix de l’énergie et la sécurité alimentaire est une relation de proportionnalité directe et complexe : chaque augmentation des coûts du carburant entraîne une hausse du coût de fonctionnement des machines agricoles et du prix des engrais liés aux industries pétrochimiques, sans compter le doublement des dépenses de transport et de fret. Dans le contexte africain, cette crise est aggravée par la faiblesse des infrastructures et la forte dépendance aux importations, ce qui rend les marchés locaux plus vulnérables aux chocs externes. La question ne s’arrête pas au volet économique ; elle s’étend à des dimensions sociales graves, car le renchérissement des denrées alimentaires accroît les taux de pauvreté et de malnutrition, et peut contribuer à créer un terreau fertile aux troubles et à l’instabilité.

Les gouvernements à travers l’Afrique souffrent déjà de tensions budgétaires et sont par conséquent particulièrement exposés aux perturbations des chaînes d’approvisionnement. Gervin Naidu, analyste politique au cabinet de conseil Oxford Economics Africa, a déclaré : « Toute perturbation ou choc nous affecte tous ». XN Iraki, professeur de gestion des affaires et d’économie à l’Université de Nairobi, a affirmé que l’impact de la hausse des prix du pétrole se ferait sentir « très durement » en Afrique, car la majorité de la population du continent travaille dans le secteur informel, où « les revenus ne sont pas garantis ». Rama Yade, directrice sénior du Centre Afrique de l’Atlantic Council, a déclaré sur le réseau X que la hausse des prix du pétrole pose de « sérieux défis économiques » à de nombreux gouvernements du continent. Elle a ajouté que les gouvernements pourraient être contraints d’augmenter les subventions ou de faire porter le coût aux consommateurs, « ce qui pourrait engendrer des pressions sociales et politiques ».

Simon Mulongo, ancien envoyé spécial de l’Union africaine pour la Somalie et le Sahel, a déclaré à CNN que le cessez-le-feu temporaire est intervenu trop tard pour soulager la souffrance des pays africains confrontés à la flambée des ressources. Il a ajouté : « Il est venu trop tard et de manière disproportionnée », soulignant que certains pays importateurs de pétrole sur le continent continuent d’affronter des « pressions sur leurs devises, un recul des subventions et des prix de carburant élevés ». De son côté, Fola Aina, professeure de sciences politiques et analyste en sécurité internationale, a indiqué : « Les chocs antérieurs, tels que la pandémie de Covid-19 et la guerre russo-ukrainienne, démontrent que les économies africaines restent extrêmement vulnérables aux volatilités mondiales. »

Dans ce contexte, il devient indispensable d’adopter des politiques intégrées qui atténuent l’impact des fluctuations des prix de l’énergie sur la sécurité alimentaire, grâce à la diversification des sources d’énergie, au renforcement de la production agricole locale et à l’investissement dans des chaînes d’approvisionnement plus efficaces et durables. La gestion de cette crise ne peut se limiter à des solutions ponctuelles ; elle exige une vision stratégique à long terme garantissant une plus grande autonomie alimentaire et réduisant la vulnérabilité face aux crises globales.

Troisième point : La fragilité des économies africaines face aux chocs géopolitiques

Les économies africaines figurent parmi les plus vulnérables aux chocs géopolitiques mondiaux, en raison de leur forte dépendance à l’égard des importations dans des domaines vitaux tels que l’alimentation et l’énergie, couplée à une diversification économique limitée et à des infrastructures déficientes. Avec l’escalade des tensions internationales et la répétition des crises, ces économies se trouvent en confrontation directe avec des instabilités qu’elles ne contrôlent pas, ce qui révèle la fragilité de leur structure et affaiblit leur capacité de résilience et d’adaptation.

L’Afrique fait face à des représentations traditionnelles la décrivant comme la région la plus vulnérable aux perturbations géopolitiques et au recul de l’aide ; néanmoins, certaines de ses économies ont fait preuve d’une grande capacité d’adaptation et sont parvenues à enregistrer une croissance notable malgré des pressions mondiales croissantes. Des estimations internationales indiquent que plusieurs pays africains figureront parmi les économies à la croissance la plus rapide en 2026, portés par des facteurs structurels tels qu’une faible exposition aux chocs et une amélioration des capacités institutionnelles pour gérer les volatilités externes. Les expériences mettent en évidence un contraste net entre les États africains : alors que les pays dépendants de l’aide ont rencontré d’importantes difficultés, d’autres ont réussi à mobiliser des ressources, à diversifier leur commerce, à renforcer leurs partenariats régionaux et internationaux et à réduire les impacts des chocs.

La fermeture du détroit d’Hormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial, a provoqué une baisse des prix du pétrole brut aux alentours de 100 dollars le baril et une hausse des prix du carburant d’aviation au-delà de 200 dollars. De plus, les dommages causés aux infrastructures énergétiques, notamment aux installations de gaz naturel liquide au Qatar, ont accentué la sévérité du choc. Malgré son éloignement géographique, l’Afrique de l’Est subit des répercussions qui se traduisent par le renchérissement des coûts de l’énergie, la perturbation du commerce et de l’aviation, ainsi que par des tensions sur les chaînes d’approvisionnement alimentaire. Des risques additionnels découlent de l’instabilité sur les principales routes maritimes, telles que la mer Rouge et le canal de Suez, susceptible de contraindre les États à emprunter des itinéraires alternatifs coûteux contournant l’Afrique.

Les mutations géopolitiques et commerciales actuelles ont imposé un climat d’incertitude généralisée sur l’économie mondiale : les perturbations du commerce, les guerres et le déclin de l’aide extérieure ont amené gouvernements et investisseurs à réévaluer les risques. L’Afrique est souvent dépeinte comme le maillon le plus faible de ce paysage en raison de sa dépendance historique aux financements extérieurs et de la vulnérabilité de ses économies face aux chocs globaux. Toutefois, les événements récents dessinent une réalité différente ; plusieurs économies africaines ont fait preuve d’une capacité remarquable à s’adapter aux mutations économiques internationales, ce qui invite à réexaminer les grilles de lecture traditionnelles qui classent le continent de manière uniforme dans une catégorie à haut risque.

Les projections internationales indiquent que le continent importe chaque année entre 70 et 100 milliards de dollars de denrées alimentaires, plus de 120 milliards de dollars de produits pétroliers raffinés, ainsi que plus de 6 millions de tonnes d’engrais. La perturbation de la navigation et le renchérissement des coûts d’assurance, notamment dans le contexte des tensions liées au détroit d’Hormuz, ont entraîné de fortes hausses de prix. Dans des pays comme le Nigeria et le Malawi, les prix des carburants ont augmenté dans des proportions allant de 30 % à 50 %, tandis que les prix des engrais ont bondi de plus de 40 %, menaçant directement la campagne agricole en Afrique de l’Ouest et centrale. Ces indicateurs confirment les conclusions des rapports établis lors des crises du Covid-19 et de la guerre russo-ukrainienne, qui montraient la capacité limitée des gouvernements africains à bâtir des alternatives rapides et leur obligation de recourir à des emprunts coûteux, entraînant un recul de la productivité et un élargissement du déficit de sécurité alimentaire.

La fragilité des économies africaines se manifeste par la rapidité avec laquelle les effets des crises mondiales s’y transmettent, que ce soit à travers la hausse des prix des produits de première nécessité ou la désorganisation des chaînes d’approvisionnement. À chaque crise géopolitique — qu’il s’agisse de guerres ou de sanctions économiques —, le pouvoir d’achat des citoyens régresse et les pressions s’accentuent sur des gouvernements déjà confrontés à des ressources limitées. De surcroît, la dépendance à l’égard des exportations de matières premières laisse ces pays à la merci des fluctuations des marchés mondiaux, sans qu’ils disposent d’instruments suffisants pour amortir les chocs. Cette situation est aggravée par la faiblesse de l’intégration régionale, qui restreint les opportunités de coopération conjointe pour surmonter les crises.

Le désengagement des investissements et le recul des transferts de fonds : Les tensions géopolitiques accentuent la réticence des investisseurs à l’égard des marchés émergents, y compris en Afrique, les incitant à se tourner vers des actifs réfugiés tels que le dollar et l’or. Ce reformatage réduit les flux d’investissements directs étrangers et affecte le financement des projets d’infrastructures et d’énergie. Par ailleurs, les économies du Golfe, qui accueillent un grand nombre de travailleurs africains, pourraient être affectées par la guerre, ce qui menace les flux de transferts financiers. Alors que des millions de foyers africains dépendent de ces envois de fonds comme principale source de revenu, tout recul dans ce domaine pourrait entraîner une baisse de la consommation, une hausse des taux de pauvreté et affecter négativement la stabilité sociale.

Face à ces défis, le renforcement de la résilience des économies africaines devient une nécessité impérieuse, passant par la diversification des sources de revenus, le développement de la production locale et la consolidation de l’intégration économique interafricaine. Sans véritables réformes structurelles, ces économies resteront tributaires des retombées des crises géopolitiques, compromettant les trajectoires de développement et la stabilité du continent sur le long terme.

Quatrième point : L’aggravation de la pauvreté comme terreau fertile à l’expansion des groupes terroristes

La pauvreté constitue l’un des défis structurels les plus redoutables auxquels font face de nombreux États, en particulier dans les zones précaires souffrant de la faiblesse des institutions publiques et du recul des opportunités de développement. Avec l’accumulation des crises économiques et des conflits régionaux, la pauvreté cesse d’être un simple phénomène social pour devenir un catalyseur d’instabilité : elle crée un environnement propice que les groupes terroristes exploitent pour embrigader des individus et étendre leur influence, en tirant parti de la frustration, de la marginalisation et de l’absence d’alternatives.

Après l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, l’Iran, à travers son réseau régional de relais comprenant le Hezbollah, les Houthis et les milices chiites irakiennes, a ouvert de multiples fronts contre Israël et les forces américaines. L’élimination par Israël du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en septembre 2024, suivie de l’incursion terrestre dans le sud du Liban et des frappes sur les systèmes de défense antiaérienne iraniens S-300 de fabrication russe en octobre 2024, a radicalement modifié le rapport de forces.

Les Houthis pourraient cibler des positions militaires émiriennes, israéliennes ou américaines dans la Corne de l’Afrique s’ils venaient à s’associer à la campagne de représailles régionales de l’Iran. L’Iran a lancé des attaques contre Israël et des bases américaines au Moyen-Orient, ainsi que sur l’ensemble des six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), en réponse aux frappes américano-israéliennes. Les Émirats arabes unis, suivis du Koweït et du Qatar, ont subi le poids le plus lourd des centaines de missiles balistiques et de drones iraniens tirés vers la péninsule Arabique. Cette campagne vise à exploiter la vulnérabilité relative des défenses des pays du CCG par rapport à celles d’Israël et des bases américaines dans la région, afin de contraindre le Conseil à faire pression sur les États-Unis pour stopper les attaques contre l’Iran et s’engager dans des négociations, bien que les États du CCG aient refusé d’autoriser Israël et les États-Unis à utiliser leur espace aérien pour attaquer l’Iran.

Les Houthis pourraient viser des installations militaires émiriennes ou israéliennes dans la région du Somaliland, indépendante de facto, dans le cadre d’une campagne offensive en mer Rouge. Les Émirats arabes unis ont modernisé ces dernières années leurs installations militaires dans la ville côtière de Berbera, au Somaliland, située à moins de 200 miles de l’entrée sud de la mer Rouge au niveau du détroit de Bab el-Mandeb. Ces installations émiriennes comprennent un port militaire moderne, un bassin en eau profonde et une piste d’atterrissage équipée de hangars et d’autres infrastructures pour soutenir leurs opérations militaires au Yémen et dans la Corne de l’Afrique. Les Émirats ont contribué à faciliter la reconnaissance du Somaliland par Israël en décembre 2025, une démarche analysée par le Center for Foreign Policy Studies (CTP) comme visant en partie à renforcer la profondeur stratégique israélienne face aux Houthis. Des responsables israéliens et somaliens avaient discuté des options de bases militaires dans le cadre des pourparlers de reconnaissance, et des responsables somaliens ont confirmé en janvier que les discussions sur l’établissement de bases se poursuivaient. L’Agence France-Presse a rapporté le 2 mars qu’« il est probable que des forces israéliennes soient déjà présentes sur la base militaire de Berbera », citant un responsable occidental affirmant qu’« il existe une présomption largement partagée quant à une présence militaire ou sécuritaire israélienne dans le pays ». Le chef des Houthis, Abdel-Malek al-Houthi, a averti après cette reconnaissance que tout actif israélien au Somaliland constituerait une cible militaire légitime.

La relation entre pauvreté et terrorisme ne peut être appréhendée sous le seul angle d’une causalité directe ; il s’agit d’un rapport complexe où s’entremêlent des facteurs multiples tels que le chômage, l’absence de justice sociale, la défaillance des systèmes éducatifs et la perte d’espoir quant à l’amélioration des conditions de vie. Les jeunes vivant dans des conditions précaires deviennent plus vulnérables à l’enrôlement au sein de groupes extrémistes qui leur offrent des incitations financières ou des promesses d’emprise et d’appartenance. De plus, la persistance de la pauvreté affaiblit la capacité des États à déployer leur contrôle sécuritaire et leur action de développement, laissant à ces groupes des espaces de manœuvre et de recrutement. Par conséquent, la lutte contre le terrorisme ne saurait se restreindre à des solutions sécuritaires ; elle exige des politiques de développement globales s’attaquant aux racines du problème.

Les attaques iraniennes, toute riposte militaire du Golfe et le rapprochement général entre les Émirats et l’Arabie saoudite pourraient contribuer à apaiser plusieurs conflits locaux dans la Corne de l’Afrique. La guerre avec l’Iran pourrait réduire la capacité ou la volonté de l’Arabie saoudite et des Émirats à poursuivre leur rivalité par procuration en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique. Les Émirats ont acheminé par voie aérienne des centaines de cargaisons d’armes vers les pays limitrophes du Soudan pour ravitailler les Forces de soutien rapide (FSR) depuis le début de la guerre civile soudanaise en 2023, tandis que des rapports indiquaient que l’Arabie saoudite négociait début 2026 un contrat d’armement de 1,5 milliard de dollars entre les Forces armées soudanaises et le Pakistan, ce dernier étant lui-même engagé dans un différend avec l’Afghanistan. Les Émirats constituent un soutien militaire et financier majeur pour le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, qui a menacé à plusieurs reprises d’annexer des parties de l’Érythrée voisine pour s’assurer un accès maritime. De son côté, l’Arabie saoudite a renforcé ses liens avec l’Érythrée pour contrecarrer l’influence croissante des Émirats en mer Rouge via l’Éthiopie et prévenir une instabilité régionale accrue. Les expéditions d’armes émiriennes vers le Tchad et l’Éthiopie, destinées en majeure partie aux FSR, se sont poursuivies jusqu’au moment de la rédaction de ce rapport.

L’absorption des États-Unis et de la région par la guerre iranienne pourrait accorder aux acteurs africains et à leurs partenaires une plus grande liberté d’action sans crainte de représailles. La médiation américaine et les pressions privées avaient permis des avancées vers un cessez-le-feu au Soudan au cours de l’année écoulée, tandis que les États-Unis, la Turquie et l’Arabie saoudite s’employaient à exercer des pressions sur le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed pour empêcher toute action militaire dans le nord de l’Éthiopie ou en Érythrée ces dernières semaines. La nouvelle guerre va, au moins temporairement, détourner l’attention de ces efforts de paix et les marginaliser. La baisse de la pression extérieure créera des opportunités pour des acteurs africains ou leurs parrains d’agir sans retenue. Les États-Unis ont refusé à plusieurs reprises d’accentuer la pression sur les Émirats arabes unis pour qu’ils réduisent leur soutien aux FSR, de crainte d’équivoquer la coopération émirato-américaine au Moyen-Orient, un enjeu devenu capital dans le cadre de la guerre avec l’Iran.

Il apparaît ainsi que la pauvreté n’est pas seulement une conséquence des crises, mais qu’elle peut également en être une cause aggravante en alimentant les spirales de violence et d’extrémisme. Dès lors, faire face à l’expansion des groupes terroristes impose d’adopter une approche intégrée fondue sur le renforcement de la justice sociale, la création d’emplois et l’amélioration de la qualité de l’éducation, parallèlement aux efforts sécuritaires. Le développement global demeure l’arme la plus efficace pour assécher les sources du terrorisme et bâtir des sociétés plus stables et plus sûres.

Cinquième point : La redéfinition des cartes d’influence internationale au Sahel africain

La région du Sahel africain connaît des mutations rapides dans l’équilibre des forces et des influences internationales, impulsées par l’enchevêtrement des crises sécuritaires, économiques et politiques. Avec le recul des rôles traditionnels et l’émergence de nouvelles puissances, la zone s’est transformée en un théâtre ouvert à la recomposition des cartes d’influence, où acteurs internationaux et régionaux rivalisent pour consolider leur présence au service de leurs intérêts stratégiques, qu’il s’agisse de la lutte contre le terrorisme, du contrôle des ressources ou de la sécurisation des voies commerciales.

Les retombées de la guerre américaine et israélienne en cours contre l’Iran depuis le 28 février — au cours de laquelle Washington et Tel-Aviv ont lancé une opération militaire conjointe de grande envergure contre des cibles iraniennes, suivie de tirs de missiles par Téhéran à travers le Golfe — se sont étendues bien au-delà de l’Asie de l’Ouest. Pour les pays africains, qui subissent encore les contrecoups économiques de la guerre russo-ukrainienne, cette crise suscite des craintes de nouvelles flambées des prix de l’énergie, de perturbations des chaînes d’approvisionnement et de volatilité financière.

Néanmoins, loin des réactions idéologiques, les réponses des différents gouvernements africains ont témoigné d’un degré remarquable de pragmatisme. Leur position diplomatique met en évidence le rôle croissant de l’Afrique comme acteur autonome, déterminé non pas par des alliances rigides, mais par des intérêts nationaux et des calculs stratégiques.

Au départ, compte tenu du soutien historique de l’Afrique à la cause palestinienne et de son héritage de solidarité anticoloniale, de vives critiques étaient attendues à l’égard d’Israël et de ses alliés. Or, à l’opposé de cette attente, la plupart des gouvernements africains se sont abstenus de condamner directement Washington ou Tel-Aviv. Ils ont plutôt critiqué publiquement les frappes de missiles iraniennes sur les États voisins du Golfe. Cet encadrement sélectif traduit un équilibre délicat : les pays africains s’efforcent d’éviter d’aliéner leurs principaux partenaires économiques et sécuritaires tout en préservant leur flexibilité diplomatique.

À travers la région, et plus particulièrement au Kenya, les gouvernements se sont empressés de condamner fermement l’Iran, ignorant le rôle des États-Unis et d’Israël dans le déclenchement de l’affrontement. Dans le Somaliland auto-proclamé, les autorités ont fermement condamné les frappes iraniennes sur les pays du Golfe, les qualifiant d’« agression injustifiée » contre les Émirats, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, l’Arabie saoudite et la Jordanie. Cette posture n’a pas surpris, mesure où l’investissement émirien dans le port de Berbera et l’extension de la coopération sécuritaire constituent un pilier central du modèle économique du Somaliland et de sa quête permanente de reconnaissance internationale.

Les enjeux géopolitiques dépassent la région du Golfe : Israël est récemment devenu le premier État à reconnaître officiellement le Somaliland comme un État souverain, une avancée qui a profondément modifié le paysage diplomatique dans la Corne de l’Afrique. Pendant ce temps, l’administration Trump a manifesté son ouverture à examiner une démarche similaire, les responsables à Hargeisa proposant ouvertement à Washington un accès stratégique au port et des droits d’établissement de bases militaires potentielles en échange de la reconnaissance.

Ces mutations reflètent une grande fluidité dans le système régional du Sahel, où l’hégémonie n’est plus le pré carré de puissances spécifiques, mais se trouve répartie entre de multiples acteurs cherchant à combler les vides laissés par le retrait ou le recul de certaines puissances traditionnelles. Dans ce contexte, les coups d’État politiques, la montée des menaces terroristes et la faiblesse des institutions étatiques jouent un rôle clé dans le réalignement des alliances des pays de la région. De plus, certains gouvernements ont tendance à diversifier leurs partenaires extérieurs en quête d’un soutien sécuritaire ou économique assorti de conditions moins strictes. Toutefois, cette compétition internationale, bien qu’elle puisse offrir des opportunités, porte en elle le risque d’aggraver la dépendance et de prolonger les conflits si elle n’est pas gérée au service des priorités du développement et de la stabilité locale.

La redéfinition des cartes d’influence internationale au Sahel africain représente un phénomène complexe traduisant des mutations plus vastes au sein du système international. Alors que les différentes puissances cherchent à renforcer leur présence, le défi majeur pour les pays de la région demeure la manière de mettre cette rivalité à profit, sans glisser dans des guerres par procuration ni perdre leur autonomie de décision. Ainsi, la construction d’institutions solides et le renforcement de la coopération régionale restent le socle fondamental pour garantir une stabilité durable dans cette région vitale.

Conclusion

En définitive, cette lecture révèle que les guerres ne se mesurent plus à l’aune de leurs frontières géographiques, mais à leur capacité à redessiner les cartes de la vulnérabilité dans le monde. Ce qui se déroule à Téhéran ne s’arrête pas aux limites du Moyen-Orient ; cela s’étend jusqu’à reproduire les crises dans des régions plus éloignées, au premier rang desquelles figure le Sahel africain, où la rareté alimentaire croise le renchérissement de l’énergie, et où la fragilité économique rencontre l’amplification des menaces sécuritaires.

Le danger majeur engendré par ces crises ne réside pas uniquement dans la hausse des prix ou la désorganisation des approvisionnements, mais dans cet effet cumulatif qui pousse des sociétés entières vers l’extrême précarité : une famine qui s’étend, une pauvreté qui s’enracine et des États dont la capacité de contrôle s’érode, face à des groupes extrémistes qui trouvent dans ce vide une opportunité d’expansion. Ici, le terrorisme ne s’apparente plus à un phénomène isolé, mais à la conséquence directe de déséquilibres économiques et sociaux profonds alimentés par les conflits internationaux.

Tandis que les grandes puissances sont absorbées par la gestion de leurs affrontements et de leurs calculs stratégiques, la question essentielle demeure suspendue : jusqu’à quand l’Afrique continuera-t-elle de payer le prix de crises auxquelles elle n’a pas pris part ? La perpétuation de ce schéma d’interactions ne menace pas seulement d’aggraver les situations humanitaires ; elle risque de restructurer les foyers d’instabilité à l’échelle mondiale à partir de ses zones les plus fragiles.

Dès lors, il ne s’agit plus simplement de contenir les crises, mais de repenser la structure même du système international afin de garantir une plus grande justice dans la répartition des charges et d’offrir aux États vulnérables de véritables leviers de résilience. Sans cela, chaque réplique survenant dans les grands centres de conflit suffira à déclencher de nouvelles crises aux confins du monde… là où le prix à payer est toujours le plus lourd.

Hasnaa Bahaa Rashad

PhD researcher in Modern and Contemporary History with research interests in political and social transformations. Author of British Policy Toward the Cyprus Crisis (1960–1974). Also specializes in African political history, regional dynamics, and international relations from a critical historical perspective.

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